"Il est des peintres - plutôt rares - dont les tableaux conduisent instantanément le regard du spectateur au centre de leur intimité. Céline
Ranger est une artiste qui appartient à cette exigeante famille et les figures qu'elle nous offre sont autant d'invitations à pénétrer l'infinie variété et la complexité de l'âme féminine qui constitue l'axe principal de son oeuvre.
Univers feutré, territoire de l'intime où de belles égéries aux poses quelque peu félines, pudiques, faussement absentes, mutines, presque fragiles ou au contraire plus assurées,
officient en silence comme autant de facettes d'un kaléidoscope qui nous fascine. Envie qui naît de les rejoindre, de lever le voile de leur énigme, de goûter peut-être aux fruits interdits de
leurs rêves et de leurs désirs tenus secrets...
Les oeuvres de cette jeune femme talentueuse et multiple - aussi à l'aise en dessin, gravure, monotypes
ou sculpture-assemblage qu'en peinture - portent la marque d'un travail acharné mis au service de sa quête passionnée du mystère de l'Autre. Les sens constamment en éveil, elle
se dit amoureuse des signes éphémères qu'elle récolte dans l'atmosphère des lieux et sur les corps, les visages de passage, comme autant d'ingrédients nécessaires à ses "voyages" picturaux, à la
transmutation de l'ordinaire en précieux métal...
" J'essaie, confie-t-elle, de donner à lire la diversité intime de
l'être".
Aucune facilité ni aucune complaisance n'habitent donc cette démarche singulière au service de laquelle on relève
une facture éprouvée, appuyée sur un double langage plastique mêlant la caresse et la griffe : raffinement du crayon, modelé des aplats acryliques ou encore
patine savante des glacis opposés aux rayures, râclures et autres morsures du support, à la charge et au relief puissant de fonds voués à la mise en exergue du sujet. L'artiste, qui a volontiers
recours aux techniques mixtes, semble chercher par cette approche contrastée à témoigner au plus près de la fécondité ambiguë d'un réel auquel elle ne cesse de se ravitailler... D'où, peut-être,
cet équilibre ou cette joute entre le lisse reflet d'une passagère jeunesse et les morsures des épreuves et du temps qui parcheminent la peau des apparences, matérialisées ici par la matière
accidentée qui encadre le motif.
Quoi qu'il en soit cette peinture, qui contraste quelque peu par
son intériorité avec la spontanéité, la générosité et l'enthousiasme de celle qui l'orchestre, est avant tout celle d'une féminité qui oscille entre la grâce et les doutes de l'âme; il n'est pas rare, d'ailleurs, que les titres de ces compositions
apparaissent comme en retrait face au montré, comme si l'intention première était contredite ou plutôt débordée par une réalité sous-jacente, comme si la créatrice aux commandes de ses gestes
avait à lutter contre les appels du pied d'un héritage souterrain qui cherche à se manifester.
Mais ne doit-on pas voir là précisément la marque de toute oeuvre d'art véritable, qui, répondant à un appel profond, en partie inconscient, court au-devant du projet de son auteur? Et n'est-ce
pas, également, sous le couvert d'une grande élégance, le portrait de notre unicité, celui
de l'incontournable solitude humaine, qui nous est ici offert?
"Solus es et eris!*" hurle l'anathème, que l'artiste, encore et encore, semble vouloir défier en offrant au monde suspendu à sa magie l'image démultipliée d'une beauté secrète
qui fait signe vers un ailleurs que l'on espère porteur de sens et d'espérance."
Guy BUGEAU
* "Tu es et demeureras seul!"